Photomaton – Jabberwocky

Classé dans : Nouvelle noire, Un clip, une nouvelle | Temps de lecture : 2 minutes et 47 secondes | 0

Elle participe à toutes les grandes réceptions. Elle parvient toujours à se faire inviter. Et quand elle ne l’est pas, aucun homme ne peut la retenir… Nouvelle noire inspirée de la chanson Photomaton du groupe électropop français Jabberwocky.


Les Attributs

Ils entrent tous les deux par la petite porte. La lumière s’allume dans la cage d’escalier qui, par les rideaux, paraît rouge de l’extérieur. L’homme jette un œil dans la rue pour s’assurer que personne ne les a vus. Il n’agit ainsi que pour se calmer les nerfs. En effet, que penseraient les voisins s’ils le voyaient, lui avec une fille comme celle-là ?

Tous, face à leur porte, se posaient cette question. Tous, sur le trottoir, regardaient derrière leur épaule, vérifiaient par deux fois que c’était bien fermée derrière eux. Avant de la faire entrer dans la chambre, ils tiraient les rideaux et contrôlaient l’écart des deux pans. Aucun regard ne devait pénétrer. Personne ne devait savoir !

Comme tous les autres, l’homme de ce soir regarde mal. Il ne remarque pas ma voiture garée à l’angle de la rue. Il ne l’a pas non plus repérée quand je les ai suivis depuis le Hilton. 

Elle participe à toutes les grandes réceptions. Elle parvient toujours à se faire inviter. Et quand elle ne l’est pas, aucun homme ne peut la retenir – au grand dame des femmes. Mais le désespoir de ces dernières s’arrête toujours assez vite : elles en tombent tout autant amoureuses que leur mari.

Encore une fois, elle a remporté toutes les voix ce soir. Elle se trouvait au centre de l’attention, des yeux et des lèvres. Et c’est lui qu’elle a choisi. Elle a commenté son parfum et s’est passionnée pour sa montre, alors qu’il n’était ni le plus beau ni le plus fortuné.

Mais ses choix ne répondent qu’à sa volonté. Nul ne peut les comprendre ni les bousculer.

Je le sais, j’ai essayé.

 

Deux heures plus tard, la lumière rouge réapparaît dans les escaliers. Je sors de la voiture et presse le pas vers la porte d’entrée. Elle s’ouvre. Je la salue, sans la regarder dans les yeux, elle retient pour moi le battant, me laisse entrer et disparaît dans la nuit.

Son parfum, qui flotte encore dans le hall, me vampirise à nouveau. Je serre le poing. Elle ne m’a toujours pas reconnu.

Je monte les marches quatre à quatre et m’arrête sur le palier du premier. Je frappe doucement.

L’homme ouvre, les cheveux encore humides, la ceinture du peignoir de soie resserrée autour de la taille et un cigare tout juste allumé aux lèvres. Le sourire fat, il me demande ce que je souhaite – ce n’est pas mon visage qu’il s’attendait à voir apparaître.

Je m’assure que les gants de cuir sont bien remontés au niveau des poignets, je jette un œil par-dessus mon épaule et je lui adresse mon poing en plein visage. Chirurgical. Au premier coup, la pommette explose. Le cigare tombe au sol et brûle légèrement la moquette. Je l’écrase du pied en m’invitant à l’intérieur.

 

J’ouvre méthodiquement tous les placards, du salon à la salle de bain. Je hume les cigares cubains, en fourre une poignée dans ma poche. Je trouve un parfum, Guerlain. J’ouvre le coffre et, parmi quelques enveloppes et billets que je ne touche pas, je découvre une Rolex que j’emporte.

J’éteins la lumière, enjambe le corps inerte du type sans intérêt, referme la porte et rejoins la voiture.

 

*

 

Elle entre toute seule. Son nom est annoncé. Tous la reconnaissent désormais. Personne ne sait qui elle est. Aucun n’accepte son anonymat, mais toutes auraient regretté sa présence.

Elle envoûtait encore ce soir.

Elle s’approche du bar et demande une coupe. Je m’approche d’elle et passe le poignet près de son visage. Elle se tourne vers moi. Elle fronce les sourcils, mais ne prononce pas un mot. Elle ne reconnaît pas le parfum. Je regarde la montre à mon poignet et précise :

— Rolex.

Elle y jette à peine un œil. Aucun dédain. Elle ne me voit pas. Elle sourit sans sourire et part avec sa coupe. Un type l’aborde.

 

Lorsque la voiture s’éloigne et l’emporte loin de moi, au bras d’un nouvel homme, je demande au voiturier la mienne.

 

Ils entrent tous les deux par la petite porte. La lumière s’allume dans la cage d’escalier qui, par les rideaux, paraît orange sanguin de l’extérieur. L’homme jette un œil dans la rue pour s’assurer que personne ne les a vus. Il ne repère pas ma voiture. J’ai éteint le moteur et je fixe la fenêtre à l’étage, les dents et les poings serrés. Planqué au cœur de la nuit, je le sais : elle finira par me voir.

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